Survivance de la tradition du tatouage dans l’art inuit contemporain (2) – Jessie Oornak et Germaine Arnaktauyok

Cet article fait suite a ceux qui traitent de Billy Merkosak et de ses masques sculptés puis de Pitseloak Ashoona et de son travail influencé par les marques régulières présentes dans les motifs du tatouage inuit.

Aiguillées par la réponse de la galerie de Vancouver, nous avons pu découvrir Jessie Oornak et Germaine Arnaktauyok, qui ont elles aussi leur port-folio et leur biographie sur le site de la Spirit Wrestler Gallery. Mais a priori, on ne constate pas de lien très évident entre les oeuvres présentées sur ce site et le tatouage inuit.

C’est donc en tapant leur nom suivi des mots « tattoo » ou « tattooed » qu’on découvre qu’une petite partie de leur Œuvre fait référence à la tradition du tatouage.

Jessie Oornak, originaire du Lac Baker, sur le territoire Nunavut, est née en 1906 et est décédé en 1985. Son style, qu’on pourrait qualifier d’assez naïf, possède néanmoins une forte personnalité qui lui a assuré un certain succès : ces Visages tatoués du Cap Dorset ont été vendu au prix de 11.500 dollars, d’après le site Maynards Fine Art & Antiques. La mention « signé », précisée dans le cartel de l’œuvre, montre le statut d’artiste reconnue auquel a pu accédé Jessie Oornak.

Germaine Arnaktauyok, né en 1946 à Igloolik, elle aussi sur le territoire Nunavut, est quant à elle toujours active. Elle a une formation artistique plus « officielle », et a répondu à des commandes d’état, comme par exemple celle des illustrations de pièces de dollar canadien. Elle s’inspire elle aussi des légendes et de la vie de son peuple.

Il existe sans aucun doute de nombreuses autres oeuvres d’artistes inuits contemporains en rapport avec la tradition du tatouage, mais les recherches s’avèrent difficiles. Un nombre croissant de galeries ouvrent leurs portes à ces productions, mais peut être le manque de « tags » en rapport avec le tatouage est un facteur qui limite les résultats. Ces oeuvres ne sont en effet pas souvent abordées par ces institutions sous l’angle de leur lien avec le tatouage inuit, mais plutôt comme des représentations globales des moeurs et des légendes de ce peuple.

Le tatouage inuit abordé dans la revue anthropologique Terrain

« Terrain est une revue d’anthropologie. En trente ans, elle est devenue une revue de référence dans sa discipline. […] Sur ce site, on trouvera en texte intégral et accès gratuit, tous les numéros de Terrain datant de plus de quatre ans. »

Voici comment se présente le site de Terrain, une revue éditée par la direction générale des Patrimoines, département du pilotage de la recherche et de la politique scientifique (ministère de la Culture et de la Communication) et la Fondation de la Maison des sciences de l’homme de Paris. Offrant une navigation claire et aisée, le site propose plusieurs indexs (géographique, thématique, par numéro paru ou par auteur) pour chercher des articles. Il informe également le public des évènements relatifs à l’anthropologie, comme des conférences, ayant lieu en France, et il n’hésite pas à mettre en lien ses publications avec celles d’autres revues ou d’autres sites scientifiques mais aussi spécialisés dans l’information, comme Le Monde ou encore France Culture.

De nombreux scientifiques, notamment des sociologues et des anthropologues participent à cette revue, dont Nelson Graburn, professeur émérite en anthropologie socioculturelle à l’université californienne de Berkeley, et Pamela Stern, anthropologiste socioculturelle du département de sociologie et anthropologie de la Simon Fraser University, au Canada. En mars 1999, ils ont joint leur plume pour écrire « Ce qui est bien est beau » : un article scientifique, donc, paru dans le numéro 32 de Terrain (dont le thème était « le beau »), et mis en ligne sur le site de la revue le 29 mars 2007. Complété d’une importante bibliographie, il inclut un passage traitant brièvement du tatouage inuit, mais nous fournissant cependant des informations intéressantes et fiables. Étant donné qu’il aborde tout de même une thématique bien plus large, en voici un résumé, qu’on peut trouver directement sur la page de l’article, juste avant ce dernier :

« En inuttitut, la langue inuit, le concept de « beauté » peut être traduit grossièrement par « bonté ». On souligne plus les qualités morales que l’esthétique visuelle. Sémantiquement, ce qui est beau est ce qui convient, qu’il s’agisse d’apparence, d’activités ou de relations sociales : pour l’homme, c’est être un bon chasseur et un bon mari ; pour la femme, une bonne mère et une bonne épouse ; pour la terre, de produire en abondance. La beauté est reconnue à ceux qui font les choses « comme il faut », de manière appropriée. Dans l’idéal, ce sont les savoir-faire et le sens de la responsabilité qui attirent l’homme et la femme l’un vers l’autre. L’attirance physique et sexuelle est considérée comme superficielle. Depuis cinquante ans, les Inuit canadiens ont commencé à produire des sculptures en pierre, des lithographies et des dessins au pochoir qu’ils vendent et exportent. Cela a provoqué une prise de conscience du concept de beauté en tant qu’esthétique visuelle, mais cette production reflète toujours la division sexuelle du travail. »

C’est à la fin d’une partie intitulée Mariage et séduction sexuelle, le fondement moral de la beauté que les auteurs abordent le thème du tatouage chez les Inuits. S’ils le présentent comme ordinaire chez une femme, ils soulignent son aspect exceptionnel et inquiétant dans le cas des hommes : seuls les individus dangereux, voire les criminels recevaient « une simple marque sur l’arête du nez ». Les tatouages des femmes étaient, par contre, beaucoup plus complexes et s’étendaient sur une plus grande surface corporelle, mais toujours, la plupart du temps, sous forme de lignes. Ils étaient attribués à la jeune femme après ses premières menstruations, pour signaler son passage à l’âge adulte : ils revêtent ainsi une véritable dimension rituelle.

Les auteurs signalent ensuite le peu d’informations qu’ils ont pu récupérer sur la signification des motifs mêmes du tatouage inuit, mais parlent d’un motif récurrent, notamment dans la région Yup’ik : « le cercle nucléé (avec un point à l’intérieur) ».

Enfin, dans la conclusion de leur article, ils soulignent l’aspect séducteur du tatouage chez la jeune fille tout juste pubère et précisent qu’il « agissait aussi comme instrument de socialisation et de protection surnaturelle ».