Lars Krutak : « Les derniers tatouages de l’île de Saint Laurent, en Alaska »

Lars Krutak, dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises (vous trouverez notamment une partie de sa bibliographie dans cet article), a également publié en 2005 un article sur « Les derniers tatouages de l’île de Saint Laurent, en Alaska », toujours sur son site éponyme.

D’après Krutak, le tatouage Yupik a été considéré pendant 2000 ans comme ayant des vertus médicinales et définissaient des codes sociaux ou invoquaient des forces spirituelles qui modelaient la vie et rythmaient l’existence de ce peuple (tout comme chez les Inuits).

Anna Aghtuqaayak, du village de Gambell, était la dernière femme yupik tatouée aussi bien sur le visage que sur le corps ; elle est morte en 2002. « Nous le faisions pour être belle, pour ne pas ressembler aux hommes. Nous voulions nous parer de beaux ornements pour l’autre vie. » disait-elle.

Depuis sa dernière visite en 1997, Krutak remarque que tous les « gardiens » de la science du tatouage sont morts, y compris huit femmes tatouées : en 2002, Alice Yavaseuk, dernière femme tatoueuse et tatouée, est décédée, tandis qu’en 2005 deux autres femmes qui portaient des tatouages traditionnels, Sadie Sepila et Mabel Toolie, se sont éteintes à 96 et 95 ans.

La pratique du tatouage a commencé à décliner avec l’arrivée des missionnaires et de la modernité, au début du XXe siècle. Les avancées médicales ont fait perdre du crédit aux tatouages et à leurs pouvoirs curatifs, si bien que les gens nés après 1915, également influencés par le christianisme pour certains, ont peu à peu cessé de se faire tatouer.

Pour parler de la technique du tatouage (outils, éléments et pigments utilisés, croyances dans ces différentes composantes), Lars Krutak utilise les mêmes paragraphes constituant la première partie de son article « Le tatouage chez les chasseurs-cueilleurs en Arctique » et une grande partie de l’article sur le tatouage cousu, que nous avons détaillé ici.

Il parle enfin du futur du tatouage Yupik : d’après Krutak, une prise de conscience de la perte d’un important aspect de leur culture se généralise chez les jeunes générations. Aujourd’hui, la jeunesse de l’île se peint des motifs de tatouages sur la peau lors de fêtes annuelles, et certains anciens de l’île s’impliquent même davantage, comme la professeur des écoles Darlene Orr , qui  s’est faite tatouée, sur les mains, les mêmes motifs que Sadie Sepila.

Pour conclure, Lars Krutak indique ce qu’il pense être la marche à suivre pour « ramener à la vie » la pratique du tatouage sur l’île Saint Laurent : réintroduire les connaissances en ce qui la concerne, mais aussi réexaminer son histoire sur l’île, avant qu’elle ne disparaisse définitivement. Pour se faire, il a mis au point, avec son collaborateur Chris Koonooka, un livre qui regroupe des anecdotes locales, des illustrations, des documents d’archives et des photographies. De quoi, d’après lui, générer un nouvel intérêt pour le sujet chez les jeunes générations et remettre au goût du jour cette tradition.

Artistes natifs : les derniers d’un genre

JuneauEmpire.com est le website du Juneau Empire, le journal quotidien de Juneau, la capitale de l’Alaska. Il est disponible en anglais uniquement.

On y trouve un article intitulé “Native tattoo artists : last of a kind”, publié par le journaliste Mark Dunham le 22 juillet 1997. Cet article est une ressource unique sur le net ; il comprend l’interview d’une des dernières, voire de la dernière tatoueuse traditionnelle inuit, Alice Yavaseuk, (91 ans en 1997) et de sa soeur Anna Okhtokiyuk (87 ans en 1997) qu’elle a elle-même tatoué quand elles avaient une vingtaine d’années. L’interview est complétée par des entretiens divers, avec un tatoueur local, et d’autres femmes tatouées : Adeline Raboff et Lily Apangalook.

Yavaseuk

Alice Yavaseuk. Photographie par Lars Krutak, 1997

Alice Yavaseuk nous raconte sa technique et son ressenti physique et moral vis à vis du tatouage. Le journaliste cherche à comprendre la signification de ces tatouages. Comme pour Alice Yavaseuk, le tatouage a pour but premier d’être esthétique, il se renseigne alors chez des tatoueurs et artistes locaux, ainsi que chez des femmes tatouées originaires d’autres villages. On a ici un témoignage unique sur la pratique du tatouage qui inclut le ressenti des tatouées et leurs motivations.

Le site en lui-même est simple d’utilisation et clair. Il a une organisation classique de site d’informations, avec une rubrique régionale, une rubrique nationale, une rubrique culture, etc. Les articles en général sont très lisibles. L’article en question l’est moins : en effet, du fait de son vieil âge (publié le 22 juillet 1997), il a subit de nombreuses mises à jour et le texte a perdu toute sa mise en page. De fait on est un peu rebuté au début du texte par le manque de lisibilité dans l’organisation de l’article, et le texte n’est pas très attrayant car il n’est pas organisé en paragraphes. Les deux premières phrases du texte semblent par exemple en être détaché, mais on ne sait pas s’il s’agit du chapô, d’un résumé, de l’accroche, de l’introduction… De plus, la publicité occupe un tiers de la page, distrayant le lecteur et diminuant la visibilité. Néanmoins, il n’y a pas de publicité surgissante et on ne peut qu’apprécier le fait que le site laisse ses archives à disposition du public. De plus le texte reste tout à fait lisible les 5 premières lignes passées.

Traduction

Nous vous en proposons une traduction : attention, elle ne colle pas toujours au texte, même si elle retransmet aussi fidèlement que possible son sens. Nous vous invitons donc à consulter le texte original.

« Depuis des milliers d’années, les femmes ont tatoué leur visage, leurs bras et leur corps. Aujourd’hui, moins de 20 femmes présentent des tatouages traditionnels en Alaska. La moitié vit à St Lawrence, où la pratique a perduré le plus longtemps. A 91 ans, Alice Yavaseuk est une de ces femmes tatouées, et peut-être la dernière tatoueuse traditionnelle en vie.

Pour l’interview, elle s’assoit à côté de son premier chef d’oeuvre, la joue de sa soeur qu’elle a tatoué dans les années 1920. Pour ce faire, elle a utilisé une aiguille et un fil, gorgeant le fil d’un mélange de suie et d’eau : “Tout type de suie fait l’affaire, tant qu’il n’y a pas d’huile dedans”. Le dessin a ensuite été cousu dans la peau d’Anna, point par point. Est ce que c’est douloureux ? “Oui !” Crièrent-elles en coeur ; “Vous voulez voir ?” Anna prend un kit de couture, en sort une aiguille et pique la main du journaliste. Effectivement, ça fait mal, un peu comme une épine, mais la douleur reste tolérable au niveau des mains et des bras. Par contre, la douleur au niveau du nez et du front est atroce.

Il faut un jour entier pour effectuer un tatouage, et une semaine au nouveau tatoué pour s’en remettre physiquement. Certains transpirent beaucoup, “surtout les douillets”, nous dit Anna avec une pointe de dédain. La capacité de souffrir sans se plaindre et de récupérer vite est très admirée dans l’Alaska rural. Certains pensaient que plus la femme souffre lors du tatouage, plus elle en ressort belle.

Ces motifs portent la touche d’un véritable artiste. Si les tatouages sont guidés par des formes traditionnelles, les motifs sont des créations originales, adaptées à chaque individu en fonction de ses traits (…). Un croquis d’Edward Nelson dans son livre “The Eskimo about the Bering Strait” indique que lier le motif du tatouage aux attributs naturels du sujet fait partie intégrante de l’esthétique de cette forme d’art. Alice Yavaseuk envisage son travail comme un sculpteur envisage une pièce de marbre : elle étudie les lignes et intersections du visage et conçoit des moyens de les compléter harmonieusement. “Mes créations viennent du coeur”, dit-elle, se frappant la poitrine.

La signification des tatouages est un trou noir anthropologique. “Personne n’a écrit dessus” nous dit Larry Allen, propriétaire d’un studio de tatouage et d’une librairie consacrée au tatouage. Les rares références en anglais n’offrent que des explications peu fouillées, et les interprétations varient largement : identification de clan, médecine, chamanisme, motifs portes-bonheur, souvenirs des morts ou encore substituts de labrets (piercing labial plus souvent masculin). L’artiste Claire Fejes de Fairbank pense que les femmes qui possèdent deux lignes sur l’arête du nez passent pour avoir des pouvoirs chamaniques. Les lignes sur le menton seraient d’après elle associées au mariage et à la maturité sexuelle ; la plupart des filles les reçoivent à la puberté.

Dans une tribu particulière, les Gwich’in, la première ligne au menton n’est cousue qu’à la naissance du premier enfant. Mais cette coutume avait déjà pratiquement disparu au début du 20e siècle, lorsque le doyen du village est né. Sa fille, Adeline Raboff, poète et traductrice, s’est tatouée elle-même à 30 ans en 1983. “Je suis allergique au maquillage, alors je me suis dit, pourquoi pas ? Je suis très contente de l’avoir fait. Mon père a adoré. Ma mère n’a pas adoré. Les femmes plus jeunes sont très enthousiasmées par mon tatouage, mais disent qu’elles ne s’en feront pas un elles-mêmes.” Puisque les tatoueuses traditionnelles sont mortes depuis longtemps déjà en 1983, Adeline s’est cousu elle-même le menton. “Ce n’est pas si horrible que ça en a l’air. Au départ les lignes n’étaient pas bien noires, mais je les ai laissées comme ça longtemps. En 1996, je les ai fait retoucher chez un tatoueur moderne.” Adeline dit que du lichen noir fait aussi bien l’affaire que la suie. Pour elle, le tatouage est un symbole de ce qui vous arrive dans la vie. Dans son cas, les lignes représentent l’accomplissement de la vie de famille.

Adeline Raboff by Tatouageinuit

Adeline Raboff, a photo by Tatouageinuit on Flickr.

Lary Allen se souvient d’avoir retouché les lignes au menton de trois femmes inuit 20 ans plus tôt (1977 environ) : “La méthode au fil donne des résultats peu marqués et diffus.”

Les motifs géométriques sur le visage d’Anna et d’Alice n’ont pas de signification particulière : “On le faisait pour être belle, pour ne pas ressembler à des hommes”.

D’autres ont une signification ; par exemple, Lily Apangalook, doyenne de Gambell, porte sur l’avant bras une baleine, pour rappeler qu’elle vient d’une famille de grands chasseurs de baleine.

Par Mark Dunham. »