« Skin&Bone » : le blog de Colin Dale et la galerie/studio

Voici la présentation de « Skin & Bone » sur le blog du tatoueur danois Colin Dale. (Nous vous en proposons ici une traduction, ajoutant la parenthèse) :

« Skin & Bone est une galerie associative et un studio de tatouage. La galerie exposera des travaux artistiques et ethnographiques en lien avec le tatouage, pendant qu’au studio se trouvera  Colin Dale tatouant aux côtés de plusieurs artistes invités tout au long de l’année. Grâce à ses années de voyages et de tatouages à travers le monde, Colin a eu le plaisir de rencontrer et de travailler aux côtés d’un large éventail de tatoueurs et d’experts travaillant en ethnographie et autres spécialisations. Parmi ces amis, on trouve  des tatoueurs à la main de Bornéo, Polynésie et du Japon ainsi que quelques-uns des plus importants artistes du monde de Blackwork et Dotwork (pratiques de tatouage) venant le visiter. Jetez un œil à la page d’accueil http://www.skinandbone.dk/ pour voir quelques travaux. »

Contrairement à ce que cette présentation pourrait laisser penser, ce site n’est pas le site de la galerie mais le blog du tatoueur Colin Dale. Le blog est très simple, la page d’accueil étant constituée des articles les plus récents. Il est possible de remonter jusqu’aux anciens articles à partir du bas de la page.  Sur le côté droit, les articles sont classés par titres, comme par exemple « Lejre » (le centre archéologique dont nous avons parlé ici), ou « Claire Artemyz » (photographe dont nous avons parlé ici également). Colin Dale manifeste souvent le désir de mettre en lumière son procédé artistique, de donner des informations sur ses influences et ses idées.

Effectivement, les photographies sont intéressantes et on se rend bien compte du travail artistique effectué. Cependant la simplicité et la clarté du blog, tout à son honneur, rend sa consultation un peu monotone. On souhaiterait autant de diversité/rapidité de navigation qu’il n’y a de diversité/rapidité d’informations. De plus, si nous apprenons dans quelques articles certains éléments sur les techniques ou la symbolique des tatouages, le choix des titres du classement et l’absence de barre de recherche  ne permettent pas d’effectuer de recherche précise et rapide sur ces sujets et l’on passe facilement à côté d’informations.

Justement, ce site est sous-titré « Dotwork by Colin Dale » et il est facilement (voire fatalement) possible de tomber à côté d’informations concernant les autres techniques pratiquées par l’artiste. « Dotwork », littéralement «travail du point », est une technique de tatouage que peu de tatoueur pratique, et dont Colin Dale est un des principaux représentants en Europe. Elle consiste à faire un tatouage « point par point ». Mais en ce qui nous concerne, nous sommes déçus de ne pas trouver d’informations plus précises sur la technique inuit au fil et à l’aiguille (présentée ici) dont il est mention très succinctement dans un article intitulé « Haida Tattoos done using traditional hand tools » (même si les deux photos l’illustrant sont assez parlantes), et que nous savons que Colin Dale sait pratiquer (après avoir consulté cet article et cette vidéo notamment). C’est donc surtout sur la technique Dotwork que ce blog nous renseigne, ce qui est dommage quand on connait les autres potentiels techniques de l’artiste.

Ce site est donc un site intéressant si le temps nous est offert de le parcourir entièrement, et les photographies qu’il offre intéresseront sans nul doute les passionnés de tatouage Dotwork. On regrettera cependant que la mise en page ne soit pas plus poussée et dynamique. Pour finir, nous noterons le fait que le site est en anglais (et apparemment uniquement), ce qui le rend accessible par un plus large public que s’il n’était qu’en danois.

En réalité, ce blog vient compléter le site de la galerie « Skin&Bone » (auquel la présentation sur le blog de Dale renvoie explicitement) dont ne parlerons pas en détail ici étant donné qu’il n’est pas directement en lien avec notre sujet. On mentionnera tout de même le fait que le site possède la dynamique manquante au blog de Colin Dale. Nous pouvons trouver dommage de n’y apprendre rien sur l’histoire du tatouage (comme cela était le cas pour le site d’un magasin à propos du tatouage, dont nous avons parlé ici), ou sur les techniques utilisées dans le studio plus précisément. Ce site a le mérite de nous donner envie d’aller faire un tour à cette galerie/studio se trouvant au Danemark (voici la situation de la galerie à Copenhague).

Colin Dale en vidéo

Sur le blog « Needles and Sins Tattoo », une vidéo de 3 minutes montre Colin Dale (tatoueur déjà mentionné dans deux de nos articles) à l’ouvrage, tandis qu’il répond en même temps aux questions d’un reporter de Bizarremag sur l’histoire du tatouage cousu. L’article, posté le 15 juillet 2010 par Marisa Kakoulas (directrice du site, de son vrai nom Marisa DiMattia), une avocate, écrivain et amatrice de tatouage, fait référence à l’article de Lars Krutak sur les « tatouages des chasseurs-cueilleurs », dont nous avons déjà parlé.

Une autre vidéo est visible sur youtube, mais elle est de moindre qualité étant donné qu’elle a été filmée à partir d’un écran par une certaine Monica Oldenburg. Il s’agit d’un extrait de l’émission du studio de tatouage Ancient Ink, diffusée sur History Channel en 2011.

Bien que de qualité assez médiocres, tant au niveau de leur aspect visuel ou sonore aussi bien que de la limite de leur contenu, ces vidéos nous permettent de voir et de comprendre un peu mieux la technique du tatouage cousu, et de nous familiariser avec l’un de ces uniques praticiens actuels.

Lars Krutak : « Les derniers tatouages de l’île de Saint Laurent, en Alaska »

Lars Krutak, dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises (vous trouverez notamment une partie de sa bibliographie dans cet article), a également publié en 2005 un article sur « Les derniers tatouages de l’île de Saint Laurent, en Alaska », toujours sur son site éponyme.

D’après Krutak, le tatouage Yupik a été considéré pendant 2000 ans comme ayant des vertus médicinales et définissaient des codes sociaux ou invoquaient des forces spirituelles qui modelaient la vie et rythmaient l’existence de ce peuple (tout comme chez les Inuits).

Anna Aghtuqaayak, du village de Gambell, était la dernière femme yupik tatouée aussi bien sur le visage que sur le corps ; elle est morte en 2002. « Nous le faisions pour être belle, pour ne pas ressembler aux hommes. Nous voulions nous parer de beaux ornements pour l’autre vie. » disait-elle.

Depuis sa dernière visite en 1997, Krutak remarque que tous les « gardiens » de la science du tatouage sont morts, y compris huit femmes tatouées : en 2002, Alice Yavaseuk, dernière femme tatoueuse et tatouée, est décédée, tandis qu’en 2005 deux autres femmes qui portaient des tatouages traditionnels, Sadie Sepila et Mabel Toolie, se sont éteintes à 96 et 95 ans.

La pratique du tatouage a commencé à décliner avec l’arrivée des missionnaires et de la modernité, au début du XXe siècle. Les avancées médicales ont fait perdre du crédit aux tatouages et à leurs pouvoirs curatifs, si bien que les gens nés après 1915, également influencés par le christianisme pour certains, ont peu à peu cessé de se faire tatouer.

Pour parler de la technique du tatouage (outils, éléments et pigments utilisés, croyances dans ces différentes composantes), Lars Krutak utilise les mêmes paragraphes constituant la première partie de son article « Le tatouage chez les chasseurs-cueilleurs en Arctique » et une grande partie de l’article sur le tatouage cousu, que nous avons détaillé ici.

Il parle enfin du futur du tatouage Yupik : d’après Krutak, une prise de conscience de la perte d’un important aspect de leur culture se généralise chez les jeunes générations. Aujourd’hui, la jeunesse de l’île se peint des motifs de tatouages sur la peau lors de fêtes annuelles, et certains anciens de l’île s’impliquent même davantage, comme la professeur des écoles Darlene Orr , qui  s’est faite tatouée, sur les mains, les mêmes motifs que Sadie Sepila.

Pour conclure, Lars Krutak indique ce qu’il pense être la marche à suivre pour « ramener à la vie » la pratique du tatouage sur l’île Saint Laurent : réintroduire les connaissances en ce qui la concerne, mais aussi réexaminer son histoire sur l’île, avant qu’elle ne disparaisse définitivement. Pour se faire, il a mis au point, avec son collaborateur Chris Koonooka, un livre qui regroupe des anecdotes locales, des illustrations, des documents d’archives et des photographies. De quoi, d’après lui, générer un nouvel intérêt pour le sujet chez les jeunes générations et remettre au goût du jour cette tradition.

Colin Dale sur Bizarremag.com

Bizarremag.com est le site internet d’un magazine relié à la plateforme Dennis Publishing, qui diffuse au Royaume-Uni et sur internet un grand nombre de publications sur des sujets divers et variés comme le kung-fu, le bricolage, la customisation d’ordinateurs, de voitures… Ainsi que le tatouage, représenté, donc, par Bizarre Magazine.

Loin de dispenser un contenu strictement scientifique, le site, haut en couleurs, ponctué de publicité et proposant des inscriptions à des « rendez-vous » pour ses membres célibataires ou à des concours pour gagner des tickets de festival et autre gadgets, allant même jusqu’à offrir du contenu pornographique, est avant tout conçu pour attirer l’attention du public, gagner des adhérents et, de fait, de l’argent.

Denise Stanborough, rédactrice à Bizarre Mag, a cependant écrit un article susceptible de nous intéresser. Intitulé Tattoos : Back to basics (« Tatouages : Retour aux sources »), il propose une rencontre avec des tatoueurs désireux de retrouver les origines et les traditions ancestrales de tatouage. Quelques paragraphes sont consacrés à l’artiste tatoueur Colin Dale, qui s’est intéressé au tatouage inuit (voici ici son blog).

Né au Canada, Colin Dale officie désormais au Danemark. Après l’avoir étudiée en Ecole d’Art, il a ressuscité l’ancienne technique du tatouage inuit « cousu à la main », qui n’avait pas été utilisée depuis environ 80 ans. Fasciné, il l’a d’abord essayée sur lui en 1998, utilisant du coton quand il ne trouvait pas de tendon animal, ainsi qu’une aiguille en acier (comme celles que les inuits ont commencé à utiliser après l’arrivée des colons).

« Aujourd’hui, les Inuits sont opprimés et considérés comme moins intelligents que les immigrés Canadiens. C’est comme s’ils avaient perdu leur fierté dans leur propre culture. Mais elle est si riche ! Ce serait génial si un Inuit recommençait à tatouer avec l’ancienne méthode. » (traduction d’après le texte original en anglais)

Étant donné la faible demande pour ce type de tatouage au sein de sa clientèle, Colin Dale espère en effet que les Inuits ramèneront par eux-même cette technique à la vie. Or il souligne, non sans une pointe de pessimisme, que la dernière femme inuit qu’il connaissait, dotée de ce type de tatouage,  est morte en 2005…

Artistes natifs : les derniers d’un genre

JuneauEmpire.com est le website du Juneau Empire, le journal quotidien de Juneau, la capitale de l’Alaska. Il est disponible en anglais uniquement.

On y trouve un article intitulé “Native tattoo artists : last of a kind”, publié par le journaliste Mark Dunham le 22 juillet 1997. Cet article est une ressource unique sur le net ; il comprend l’interview d’une des dernières, voire de la dernière tatoueuse traditionnelle inuit, Alice Yavaseuk, (91 ans en 1997) et de sa soeur Anna Okhtokiyuk (87 ans en 1997) qu’elle a elle-même tatoué quand elles avaient une vingtaine d’années. L’interview est complétée par des entretiens divers, avec un tatoueur local, et d’autres femmes tatouées : Adeline Raboff et Lily Apangalook.

Yavaseuk

Alice Yavaseuk. Photographie par Lars Krutak, 1997

Alice Yavaseuk nous raconte sa technique et son ressenti physique et moral vis à vis du tatouage. Le journaliste cherche à comprendre la signification de ces tatouages. Comme pour Alice Yavaseuk, le tatouage a pour but premier d’être esthétique, il se renseigne alors chez des tatoueurs et artistes locaux, ainsi que chez des femmes tatouées originaires d’autres villages. On a ici un témoignage unique sur la pratique du tatouage qui inclut le ressenti des tatouées et leurs motivations.

Le site en lui-même est simple d’utilisation et clair. Il a une organisation classique de site d’informations, avec une rubrique régionale, une rubrique nationale, une rubrique culture, etc. Les articles en général sont très lisibles. L’article en question l’est moins : en effet, du fait de son vieil âge (publié le 22 juillet 1997), il a subit de nombreuses mises à jour et le texte a perdu toute sa mise en page. De fait on est un peu rebuté au début du texte par le manque de lisibilité dans l’organisation de l’article, et le texte n’est pas très attrayant car il n’est pas organisé en paragraphes. Les deux premières phrases du texte semblent par exemple en être détaché, mais on ne sait pas s’il s’agit du chapô, d’un résumé, de l’accroche, de l’introduction… De plus, la publicité occupe un tiers de la page, distrayant le lecteur et diminuant la visibilité. Néanmoins, il n’y a pas de publicité surgissante et on ne peut qu’apprécier le fait que le site laisse ses archives à disposition du public. De plus le texte reste tout à fait lisible les 5 premières lignes passées.

Traduction

Nous vous en proposons une traduction : attention, elle ne colle pas toujours au texte, même si elle retransmet aussi fidèlement que possible son sens. Nous vous invitons donc à consulter le texte original.

« Depuis des milliers d’années, les femmes ont tatoué leur visage, leurs bras et leur corps. Aujourd’hui, moins de 20 femmes présentent des tatouages traditionnels en Alaska. La moitié vit à St Lawrence, où la pratique a perduré le plus longtemps. A 91 ans, Alice Yavaseuk est une de ces femmes tatouées, et peut-être la dernière tatoueuse traditionnelle en vie.

Pour l’interview, elle s’assoit à côté de son premier chef d’oeuvre, la joue de sa soeur qu’elle a tatoué dans les années 1920. Pour ce faire, elle a utilisé une aiguille et un fil, gorgeant le fil d’un mélange de suie et d’eau : “Tout type de suie fait l’affaire, tant qu’il n’y a pas d’huile dedans”. Le dessin a ensuite été cousu dans la peau d’Anna, point par point. Est ce que c’est douloureux ? “Oui !” Crièrent-elles en coeur ; “Vous voulez voir ?” Anna prend un kit de couture, en sort une aiguille et pique la main du journaliste. Effectivement, ça fait mal, un peu comme une épine, mais la douleur reste tolérable au niveau des mains et des bras. Par contre, la douleur au niveau du nez et du front est atroce.

Il faut un jour entier pour effectuer un tatouage, et une semaine au nouveau tatoué pour s’en remettre physiquement. Certains transpirent beaucoup, “surtout les douillets”, nous dit Anna avec une pointe de dédain. La capacité de souffrir sans se plaindre et de récupérer vite est très admirée dans l’Alaska rural. Certains pensaient que plus la femme souffre lors du tatouage, plus elle en ressort belle.

Ces motifs portent la touche d’un véritable artiste. Si les tatouages sont guidés par des formes traditionnelles, les motifs sont des créations originales, adaptées à chaque individu en fonction de ses traits (…). Un croquis d’Edward Nelson dans son livre “The Eskimo about the Bering Strait” indique que lier le motif du tatouage aux attributs naturels du sujet fait partie intégrante de l’esthétique de cette forme d’art. Alice Yavaseuk envisage son travail comme un sculpteur envisage une pièce de marbre : elle étudie les lignes et intersections du visage et conçoit des moyens de les compléter harmonieusement. “Mes créations viennent du coeur”, dit-elle, se frappant la poitrine.

La signification des tatouages est un trou noir anthropologique. “Personne n’a écrit dessus” nous dit Larry Allen, propriétaire d’un studio de tatouage et d’une librairie consacrée au tatouage. Les rares références en anglais n’offrent que des explications peu fouillées, et les interprétations varient largement : identification de clan, médecine, chamanisme, motifs portes-bonheur, souvenirs des morts ou encore substituts de labrets (piercing labial plus souvent masculin). L’artiste Claire Fejes de Fairbank pense que les femmes qui possèdent deux lignes sur l’arête du nez passent pour avoir des pouvoirs chamaniques. Les lignes sur le menton seraient d’après elle associées au mariage et à la maturité sexuelle ; la plupart des filles les reçoivent à la puberté.

Dans une tribu particulière, les Gwich’in, la première ligne au menton n’est cousue qu’à la naissance du premier enfant. Mais cette coutume avait déjà pratiquement disparu au début du 20e siècle, lorsque le doyen du village est né. Sa fille, Adeline Raboff, poète et traductrice, s’est tatouée elle-même à 30 ans en 1983. “Je suis allergique au maquillage, alors je me suis dit, pourquoi pas ? Je suis très contente de l’avoir fait. Mon père a adoré. Ma mère n’a pas adoré. Les femmes plus jeunes sont très enthousiasmées par mon tatouage, mais disent qu’elles ne s’en feront pas un elles-mêmes.” Puisque les tatoueuses traditionnelles sont mortes depuis longtemps déjà en 1983, Adeline s’est cousu elle-même le menton. “Ce n’est pas si horrible que ça en a l’air. Au départ les lignes n’étaient pas bien noires, mais je les ai laissées comme ça longtemps. En 1996, je les ai fait retoucher chez un tatoueur moderne.” Adeline dit que du lichen noir fait aussi bien l’affaire que la suie. Pour elle, le tatouage est un symbole de ce qui vous arrive dans la vie. Dans son cas, les lignes représentent l’accomplissement de la vie de famille.

Adeline Raboff by Tatouageinuit

Adeline Raboff, a photo by Tatouageinuit on Flickr.

Lary Allen se souvient d’avoir retouché les lignes au menton de trois femmes inuit 20 ans plus tôt (1977 environ) : “La méthode au fil donne des résultats peu marqués et diffus.”

Les motifs géométriques sur le visage d’Anna et d’Alice n’ont pas de signification particulière : “On le faisait pour être belle, pour ne pas ressembler à des hommes”.

D’autres ont une signification ; par exemple, Lily Apangalook, doyenne de Gambell, porte sur l’avant bras une baleine, pour rappeler qu’elle vient d’une famille de grands chasseurs de baleine.

Par Mark Dunham. »